"On vous nourrit, on nous punit." par Tessa Grossniklaus, directrice de la chambre d'agriculture du Jura bernois

Le 13 juin prochain, le peuple et les cantons sont appelés à se prononcer sur deux initiatives visant à modifier en profondeur les pratiques agricoles, mais pas uniquement celles-ci, car leurs conséquences seraient bien plus larges. La nouvelle directrice de la Chambre d'agriculture du Jura bernois, auteure également des paroles de la chanson "À nos agriculteurs" qui a connu un large succès, a souhaité donner le sentiment des agriculteurs et agricultrices du Jura bernois devant les importants enjeux de ces votations et de la campagne en cours pour le 2x NON.

Champ de colza dans le Jura bernois et panneau pour défendre l'huile de colza indigène

Initiatives phytos extrêmes : Lancement d’un comité 2x NON pour la Broye-Vully

Mesdames, Messieurs,

En tant que secrétaire de la chambre d’agriculture du Jura-Bernois, je vais essayer de vous retransmettre les sentiments de frustration contre les initiants que j’ai reçus ces derniers jours de la part des agriculteurs de la région.

Oui, des agriculteurs qui commencent leur journée de travail au moment où la plupart des citoyens sont encore dans leur lit, la finissent pendant que la majorité des gens peuvent déjà la consacrer à leurs loisirs. Des agriculteurs qui se préoccupent plus du bien-être de leurs animaux que de leur propre bien-être, qui mettent jour après jour tout en œuvre pour préserver l’environnement qui les entoure. Mais ça ce n’est pas de la frustration, c’est le choix de vie que chaque agriculteur a décidé de mener pour vivre sa passion.

Non, je parle d’une frustration car malgré tout ça, malgré tout l’acharnement que chaque agriculteur fournit pour travailler en toute conscience, nous exerçons un métier où le revenu horaire est misérable ! Que malgré tout ça, on nous force à nous battre contre des initiatives qui vont faire couler nos exploitations ! Les agriculteurs, déjà épuisés par leur travail quotidien, doivent encore se battre, jour après jour pour défendre leur profession ! Une profession qui fait que chaque jour les citoyens ont à manger dans leurs assiettes, « on vous nourrit, on nous punit ! »

Une frustration ! car oui ces initiatives en plus d’être un désastre écologique visent à couler l’agriculture Suisse ! Je tiens à insister que si le but réel de ces initiatives était de diminuer l’empreinte écologique de la planète, en travaillant tous main dans la main pour un avenir plus vert, les initiants auraient soumis une initiative qui viserait par exemple à interdire l’importation de denrées alimentaires qui ne correspondent pas à nos normes PER ! Une initiative comme ça, je serais la première à la signer ! Car oui, en Suisse dans la balance agricole où nous devons trouver un équilibre entre productivité, économie et écologie, nous mettons un fort poids sur le point de l’écologie et c’est très bien ainsi !

Une frustration ! car la Suisse est le seul pays au monde à avoir des normes aussi sévères !! Actuellement, Un jour sur deux, ce que nous mangeons ne correspond pas à ces normes ! car ces produits proviennent de l’étranger ! Même si nous importions uniquement du « bio » de l’étranger, il serait loin de remplir les normes que nos agriculteurs bio remplissent aujourd’hui en Suisse ! et sur bons nombre de points, même l’agriculture suisse conventionnelle est plus restrictive que les normes bios de l’étranger !

Une frustration ! car accepter ces initiatives va faire baisser le taux d’auto-approvisionnement alors qu’en 2017 le peuple Suisse avait largement accepté l’initiative sur la sécurité alimentaire. Avec ces nouvelles initiatives nous produirions 30% en moins de denrées alimentaires suisses que nous compenserions avec des importations ! L’initiative visant à interdire l’utilisation de produits de synthèse dit vouloir contrôler ces importations, mais impossible d’avoir une traçabilité fiable et ce n’est pas notre petit marché Suisse qui va faire changer les modes de production à l’étranger ! Et quand bien même, les initiatives ne stipulent pas que les importations doivent également répondre aux critères suisses en matière de bien-être animal, alors quoi ? On va par exemple importer des œufs de France issus de poules élevées en batterie ? Tout ça pourquoi ? se donner une conscience soi-disant écologique ?

Oui, une frustration qui mène chaque année des dizaines d’agriculteurs suisses au suicide car en plus de crouler sous le travail, nous devons nous battre jour après jour face à certains idéologues qui n’ont jamais passé un mois de leur vie à travailler sur une exploitation agricole, et qui viennent nous traiter d’assassins alors qu’ils n’ont aucune idée de comment nous exerçons notre métier et à quelles normes nous sommes soumis ! Qui ne voient pas tous les efforts déjà faits dans l’agriculture ! L’agriculture, la branche de production la plus nécessaire à toute vie humaine ! Ils nous plantent de telles initiatives, dont une qui vise uniquement les agriculteurs alors que d’autres secteurs industriels ont une marge d’amélioration écologique beaucoup plus importante que l’agriculture !

On se trompe de cible ! Pourquoi ? Peut-être parce que les agriculteurs sont tellement occupés à travailler qu’ils n’ont pas la force de se révolter ? on est trop épuisés pour se battre contre des telles injustices ? « On vous nourrit, on nous punit »

Non ! Les agriculteurs sont là, bien vivants, et on dit non aux initiatives phytos extrêmes car on veut encore pouvoir exercer notre métier ! c’est tout ce qu’on demande ! pouvoir exercer notre métier qui consiste à vous nourrir en accord avec l’environnement et le bien-être animal comme on nous l’a enseigné durant nos années de formation !

Je vais encore dire un mot sur l’impact de ces initiatives dans le Jura-Bernois. Certaines personnes pensent que nous serions moins impactés que dans certaines autres régions. Bien au contraire !

Pour la première, « l’eau propre » Cette initiative aura une conséquence désastreuse sur l’agriculture du Jura-Bernois. Effectivement si certaines exploitations de plaine pourront éventuellement sortir des PER (un des points de non-sens écologique de l’initiative) et essayer de continuer de gagner leur vie sur ce qu’ils produisent, les exploitations de haute montagne vont s’en doute au contraire tout miser sur les paiements directs et quasi plus rien produire. Nous, entre ces deux zones, on fait quoi ?! Nous ne pouvons pas compter sur nos terres pour avoir suffisamment de rendement pour se passer des paiements directs et des élevages trop productifs pour se soumettre aux normes que l’initiative nous impose. Alors on fait quoi ? on laisse nos vaches dépérir à cause d’une sous-alimentation ? On arrête complètement les productions de porc, de volaille ? On ne produit plus de céréales ? on abandonne les quelques productions de pommes de terre et de colza ? Tout ça pour quoi ? Pour que ce que nous produisons plus ici soit compensé par des aliments importés de médiocre qualité ?

Pour la deuxième celle des produits « de synthèse » : cette initiative touchera peut-être moins fortement l’agriculture proprement dite de la région, quoique ?! Le Jura-Bernois, si belle région où nous produisons du chocolat ainsi que bon nombre de fromage ! Comment va-t-on faire pour maintenir une telle qualité des denrées et une hygiène irréprochable si nous ne pouvons plus utiliser de biocides pour laver nos machines à traire ou les cuves pour la production de fromage ? Comment pourrons-nous maintenir l’industrie agroalimentaire si toutes les matières premières (ex. cacao) doivent répondre au standard « sans produit de synthèse » ? Nos chocolateries, nos fromageries, vouées à disparaitre ? condamnées à délocaliser ? les emplois perdus, et les agriculteurs qui fournissent les matières premières, on en fait quoi ?

Un petit mot peut-être pour terminer, effectivement je viens de commencer mon mandat à la CAJB, et j’ai actuellement la pression pour réussir à défendre correctement des agriculteurs qui, quand je vois tout le cœur, toute la détermination et tout le temps qu’ils consacrent à leurs exploitations mériteraient une défense irréprochable ! Mais j’ai un énorme plaisir à travailler dans la défense professionnelle au milieu de cette campagne car tous les appels, les messages, les visites m’ont bien fait comprendre qu’aujourd’hui le monde agricole est plus soudé que jamais et en tant qu’agricultrice ça me fait chaud au cœur !

Je tiens aussi à préciser que l’ensemble de mon discours est dédié aux initiants et non pas aux grands nombres de consommateurs qui nous soutiennent et qui font que jour après jour nous continuons à nous battre pour vous nourrir !

Tessa Grossniklaus, 7 mai 2021

Renseignements

Tessa Grossniklaus, directrice de la chambre d'agriculture du Jura bernois, 079 949 33 26